Dossier Marseille 2025-2035

CAPITALE FERROVIAIRE EUROPÉENNE EN 2030 ?

Le titre peut faire sourire, d’autant que la distinction n’existe pas (encore ?). Plusieurs grandes villes Européennes (Stuttgart, Barcelone, Lyon …) chercheraient sans doute à lui disputer l’honneur. Et Marseille part de loin, peuchère. Mais regardons de plus près, histoire de voir si le retard au démarrage ne s’explique pas par des facteurs externes, et si la nature systémique des projets actuels, ainsi que les gages de sérieux de la belle phocéenne ne sont pas de nature à convaincre les sceptiques. Marseille craint dégun, et probablement à juste titre.

laboratoire d’une nouvelle politique ferroviaire

Fin 2025, à la gare Saint-Charles de Marseille, s’engage l’un des chantiers ferroviaires les plus ambitieux lancés en France hors Île-de-France : tunnels sous la ville, nouvelles haltes, signalisation numérique, recomposition des emprises ferroviaires, RER métropolitain. Tout ne commence pas exactement au même moment, mais tout se met en mouvement dans la même décennie, sur le même territoire.

Le paradoxe est saisissant. Marseille, deuxième ville de France, port méditerranéen au carrefour de l’axe Barcelone–Gênes–Milan, dispose aujourd’hui de l’un des réseaux ferroviaires les moins denses parmi les grandes métropoles françaises. Sa position en fait un nœud évident des grands corridors européens ; sa géographie locale — relief contraint, urbanisation littorale, réseau historiquement en cul-de-sac — a longtemps rendu le développement ferroviaire complexe, coûteux et fragmentaire.

Ce décalage n’est pas une anomalie anecdotique. Il est le point de départ d’une transformation d’un type particulier : non pas un projet unique, mais une recomposition progressive de l’ensemble du système ferroviaire urbain, du signal jusqu’à l’espace public. Ce qui se joue à Marseille entre 2025 et 2035 est encore en devenir, et c’est précisément ce qui en fait un cas d’étude à l’échelle européenne.

Pourquoi si tard ? UNE histoire EN cinq causes

Expliquer le retard marseillais n’est pas un détour historique. C’est une condition pour comprendre pourquoi le rattrapage engagé aujourd’hui est à la fois aussi massif, et aussi systémique. Ce retard n’a pas une cause unique. Il résulte d’un enchaînement de contraintes qui, sur plusieurs décennies, se sont renforcées mutuellement.

La première tient à la géographie qui fut un facteur structurant. La ligne Marseille–Nice, construite dans les années 1860, longe une côte escarpée sans véritable itinéraire alternatif. Sur plusieurs tronçons, elle reste à voie unique, avec une signalisation longtemps restée proche des standards des années 1960. Jusqu’à une période récente, une part significative des retards sur cet axe provenait directement de défaillances de signalisation. Dans ce contexte, toute amélioration substantielle implique des travaux lourds : creusement de tunnels sur de longues distances, interventions en milieu contraint, coûts d’investissement sans commune mesure avec ceux observés dans des configurations géographiques plus favorables. À Marseille, cette contrainte s’est combinée à d’autres blocages.

Le second facteur est lié à la Grande Vitesse. Dès les années 1990, l’idée d’une extension de la LGV vers la Côte d’Azur s’impose comme structurante. Pendant près de deux décennies, le projet est annoncé, débattu, renommé, sans jamais se concrétiser, en raison de son coût élevé et de désaccords persistants sur son tracé. Tant qu’un grand projet est officiellement à l’étude, il devient politiquement difficile d’engager des investissements massifs sur le réseau existant, perçus comme provisoires ou redondants. Le résultat est un sous-investissement chronique, insuffisant pour traiter les problèmes structurels. Il faudra attendre les conclusions de la Commission Mobilité 21 pour que s’opère un basculement décisif : priorité donnée aux nœuds ferroviaires et aux trains du quotidien, abandon implicite du modèle LGV comme solution universelle. Le projet se transforme alors en Ligne nouvelle Provence Côte d’Azur (LNPCA) , moins spectaculaire en vitesse, mais enfin finançable.

À ce blocage stratégique s’ajoute une troisième dimension, plus politique : la difficulté à construire un compromis régional. Les débats sur le tracé de la future ligne ont cristallisé des oppositions durables entre territoires : littoral contre intérieur, Marseille contre Nice, desserte des centres-villes contre contournements. Ces désaccords ne relèvent pas uniquement d’un conflit entre l’État et les collectivités, mais aussi d’une fragmentation interne aux acteurs locaux. Pendant longtemps, aucune coalition stable n’a émergé pour porter une solution commune. Ce n’est qu’à la fin des années 2010, avec la convergence progressive entre l’État, la Région et les principales métropoles, qu’un accord de financement et de priorisation a pu être stabilisé.

Le quatrième facteur est plus structurel : il tient au modèle ferroviaire français lui-même. Depuis les années 1980, les investissements ont été massivement orientés vers les Lignes à Grande Vitesse radiales reliant Paris aux grandes métropoles. Ce choix n’est pas le produit d’une opposition simpliste entre capitale et territoires, mais d’une doctrine d’aménagement et d’un arbitrage budgétaire assumé, privilégiant la Grande Vitesse longue distance. Dans ce modèle, les réseaux régionaux denses, les liaisons transversales et les nœuds urbains ont été relativement délaissés. Située à l’extrémité du réseau, la région Provence-Alpes-Côte d’Azur en a subi les effets de manière particulièrement aiguë. La saturation du nœud marseillais s’est accrue, sans que les investissements nécessaires suivent au même rythme.

Enfin, un cinquième facteur, souvent sous-estimé, tient à la centralisation des décisions. Pendant longtemps, les arbitrages ferroviaires ont été largement pilotés à l’échelle nationale, dans des cadres où les projets à forte visibilité — liaisons internationales, axes à Grande Vitesse — étaient plus facilement priorisés que des transformations régionales complexes, aux bénéfices diffus. L’évolution récente du projet marseillais marque à cet égard une inflexion : création d’outils de financement dédiés, implication accrue des collectivités, structuration d’une gouvernance spécifique. Sans être totalement soustrait aux arbitrages nationaux, le projet gagne en autonomie et en stabilité.

Ensemble, ces cinq facteurs expliquent pourquoi Marseille arrive tard et pourquoi, lorsque ces verrous commencent à céder, c’est l’ensemble du système ferroviaire qu’il faut repenser d’un seul mouvement.

UNE TRANSFORMATION SYSTÉMIQUE

Ce qui distingue la transformation engagée à Marseille n’est pas l’existence d’un grand projet, mais la simultanéité de plusieurs transformations de nature différente, qui touchent l’ensemble du système ferroviaire — de l’infrastructure lourde jusqu’aux usages urbains. Cette simultanéité n’est pas totale dans le calendrier, mais elle est réelle dans la décennie : entre 2025 et 2035, c’est l’ensemble du nœud marseillais et de ses prolongements qui est reconfiguré.

A. Le cœur du système : reconstruire le nœud ferroviaire

Au centre de cette transformation se trouve le nœud de Marseille Saint-Charles, historiquement conçu comme une gare en cul-de-sac et devenu, avec l’augmentation des circulations, un point de congestion structurel.

La première phase du projet Ligne nouvelle Provence Côte d’Azur vise à en réorganiser profondément le fonctionnement. Elle comprend la reconfiguration des voies et des quais, la création d’un nouveau poste de signalisation, ainsi que l’optimisation des circulations à l’échelle du plateau ferroviaire. Les travaux préparatoires sont engagés depuis 2025, avec un démarrage des opérations lourdes à partir de 2026.

Cette première étape est indissociable d’un second niveau de transformation, plus structurant encore : la création d’une gare souterraine traversante, associée à l’extension dite des “Halles Saint-Charles” et à une requalification urbaine d’ensemble. Prévue en phase 2, cette infrastructure — quatre voies nouvelles sous la gare existante — mettrait fin à une contrainte historique de plus de 150 ans : l’obligation pour la majorité des trains de rebrousser en gare. Elle s’accompagne du creusement d’une traversée souterraine d’environ huit kilomètres sous la ville, dont les premiers travaux sont envisagés à l’horizon 2028.

Autour de ce cœur, plusieurs opérations complètent la reconfiguration du nœud. Le doublement de l’axe Saint-Charles–Arenc, aujourd’hui saturé, doit permettre d’augmenter significativement la fréquence des trains régionaux. Le tunnel de Saint-Louis, à l’entrée nord, est également élargi pour atteindre quatre voies, assurant la continuité de capacité avec la future traversée souterraine. À l’échelle locale, des travaux préparatoires sont engagés à La Blancarde et rue Bénédit, traduisant le passage du projet de la phase d’étude à celle de réalisation.

Enfin, cette transformation s’accompagne d’une recomposition fine du tissu ferroviaire urbain : réorganisation du faisceau d’Arenc pour articuler circulations voyageurs, remisage et fonctions logistiques ; réaménagement complet de la halte d’Arenc en interface avec le quartier Euroméditerranée; création d’une nouvelle halte à Saint-André, en remplacement de Séon–Saint-Henri ; suppression des passages à niveau de Saint-André et Saint-Henri, au profit d’ouvrages adaptés aux mobilités contemporaines.

Pris isolément, chacun de ces projets répond à une contrainte identifiée. Pris ensemble, ils redessinent en profondeur le fonctionnement du principal nœud ferroviaire du sud-est français.

À l’échelle du système, l’objectif est clair : augmenter significativement la capacité du nœud marseillais (aujourd’hui limitée à quelques trains régionaux par heure et par sens sur ses sections les plus contraintes) pour atteindre, à horizon 2035, des fréquences proches de celles d’un réseau express métropolitain, avec un doublement de l’offre sur plusieurs axes structurants et une augmentation de la fréquentation annuelle de plusieurs dizaines de millions de voyageurs. Autrement dit, il ne s’agit pas d’optimiser un réseau existant, mais d’en changer la capacité structurelle.

B. Le système étendu : fret, foncier et transformation urbaine

La transformation ne se limite pas aux circulations voyageurs. Elle s’étend aux fonctions logistiques et aux emprises ferroviaires, dans une logique de recomposition plutôt que de disparition.

Au nord de la ville, les fonctionnalités ferroviaires historiquement concentrées sur le site du Canet sont progressivement reconstituées autour du port, en particulier sur le secteur de Mourepiane. Ce projet, porté conjointement par le Grand Port Maritime de Marseille et SNCF Réseau, comprend la reconstruction d’un faisceau ferroviaire, la création de nouvelles voies sur le terminal Med Europe, et la remise en service de raccordements stratégiques. Il a fait l’objet d’un avis favorable à l’issue de l’enquête publique en 2024 et de déclarations d’intérêt général.

Cette relocalisation progressive des fonctions fret libère en parallèle des emprises importantes au cœur de la ville. Les terrains du Canet — plus de vingt hectares — sont appelés à être cédés par SNCF Immobilier pour accueillir un grand projet de parc urbain autour du ruisseau des Aygalades, dans le cadre de l’opération Euroméditerranée.

Ce mouvement — déplacement des fonctions logistiques vers des sites plus adaptés, restitution d’espaces centraux à la ville — illustre une dimension souvent négligée des transformations ferroviaires contemporaines : leur capacité à redessiner l’usage du sol urbain. À Marseille, cette recomposition est indissociable de la modernisation du système ferroviaire lui-même.

C. Le système régional : signalisation, services et continuité territoriale
La transformation du nœud marseillais s’inscrit enfin dans un cadre plus large, celui des réseaux qui l’alimentent et qu’il structure.

Sur l’axe Marseille–Vintimille, un programme de modernisation de la signalisation (souvent désigné comme “Haute Performance”) prévoit le déploiement du système européen ERTMS et la centralisation des commandes à Marseille. Ce projet, piloté notamment par la DREAL Provence-Alpes-Côte d’Azur, constitue l’un des premiers déploiements à grande échelle de ce type sur une ligne classique dense en France. Il vise à augmenter la capacité sans recourir exclusivement à de nouvelles infrastructures lourdes.

À l’échelle métropolitaine, le projet de SERM Aix-Marseille-Provence, labellisé par l’État en juillet 2024, vise à structurer une offre de type RER autour de la métropole. L’objectif affiché — encore non garanti à ce stade — est d’atteindre à terme une fréquence pouvant aller jusqu’à un train tous les quarts d’heure sur les axes principaux. La gouvernance de ce système reste en construction, mais sa labellisation marque une reconnaissance institutionnelle de l’enjeu.

Enfin, la transformation s’étend jusqu’aux territoires plus éloignés, notamment avec le programme de modernisation de la ligne Aix–Briançon. Porté par SNCF Réseau, ce projet prévoit des investissements significatifs entre 2027 et 2029 pour améliorer la desserte des Alpes du Sud, avec notamment l’ajout de nouvelles liaisons entre Marseille et Briançon en perspective des Jeux olympiques d’hiver de 2030.

D. Une transformation par empilement cohérent

Ce qui émerge de cette cartographie n’est pas un projet unique, mais une architecture. Le nœud ferroviaire est reconfiguré, les fonctions logistiques sont déplacées et recomposées, les emprises urbaines sont réaffectées, les systèmes de signalisation sont modernisés, les services sont repensés à l’échelle métropolitaine et régionale.

Ce qui se joue aujourd’hui à Marseille est encore en devenir. Mais la structure même de cette transformation la distingue de ses précédentes et de ses comparables européens. Là où d’autres projets reposent sur un objet unique, Marseille engage une mutation par couches successives, interdépendantes mais non indissociables.

MISE EN PERSPECTIVE EUROPÉENNE

La transformation engagée à Marseille ne peut pas être lue uniquement à l’échelle locale. Elle s’inscrit dans une géographie plus large, celle des grands corridors européens, et dans une évolution plus profonde des politiques ferroviaires sur le continent.

A. Le corridor méditerranéen : un enjeu qui dépasse Marseille

L’axe Barcelone–Marseille–Gênes–Milan constitue l’un des segments clés du corridor méditerranéen TEN-T, l’un des neuf corridors prioritaires définis par l’Union européenne. Cet arc méditerranéen concentre une part significative de la population et de l’activité économique du sud de l’Europe, et joue un rôle stratégique dans les échanges entre péninsule Ibérique, Italie du Nord et cœur industriel européen.

Dans cet ensemble, le nœud marseillais occupe une position paradoxale : géographiquement central, mais fonctionnellement fragile. La saturation de ses infrastructures, la faible redondance de ses lignes et les limitations de capacité héritées du réseau historique en font l’un des maillons les plus contraints du corridor côté français. Sa transformation ne relève donc pas uniquement d’un enjeu local ou régional. Elle conditionne, en partie, la continuité et la performance d’un axe européen majeur.

B. Un renversement géographique progressif

À l’échelle du continent, les grandes métropoles du nord-ouest de l’Europe (Paris, Londres, Amsterdam, Zurich) ont engagé dès les années 1970 et 1980 des investissements massifs dans leurs réseaux ferroviaires urbains et périurbains. Ces systèmes, aujourd’hui matures, reposent sur des infrastructures denses, des fréquences élevées et une forte intégration avec les autres modes de transport.

Les métropoles méditerranéennes ont longtemps suivi une trajectoire différente, marquée par une dépendance plus forte à l’automobile et par un développement plus tardif des réseaux ferroviaires du quotidien. Cette distinction ne doit pas être caricaturée : Barcelone dispose aujourd’hui d’un réseau ferroviaire et métropolitain particulièrement développé, et des villes comme Naples ont engagé des transformations importantes.

Mais la tendance de fond est celle d’un rééquilibrage. Sous l’effet des contraintes environnementales, de la saturation urbaine et des politiques européennes, les métropoles du sud investissent désormais massivement dans leurs infrastructures ferroviaires. Marseille s’inscrit dans ce mouvement — avec une spécificité notable : son retard initial était particulièrement marqué parmi les grandes métropoles françaises, ce qui rend la transformation en cours d’autant plus visible.

C. Un changement de paradigme dont Marseille est l’emblème

Au-delà des spécificités locales, ce qui se joue à Marseille reflète une inflexion plus large des politiques ferroviaires européennes.

Pendant plusieurs décennies, l’investissement s’est concentré sur les Lignes à Grande Vitesse, symboles de modernité et vecteurs d’intégration à grande échelle. Ce modèle, s’il a profondément transformé les mobilités interurbaines, a souvent laissé en second plan les nœuds ferroviaires et les réseaux du quotidien, pourtant essentiels au fonctionnement des métropoles.

Depuis une dizaine d’années, les priorités se déplacent vers la modernisation des réseaux existants, l’augmentation de capacité dans les zones urbaines denses, et le déploiement de systèmes de signalisation avancés permettant d’optimiser les infrastructures sans recourir systématiquement à de nouveaux tracés. Cette orientation est explicitement portée par les politiques européennes, qu’il s’agisse des obligations de déploiement de l’ERTMS sur les principaux axes ou des stratégies de développement des réseaux à haute fréquence.

Dans ce contexte, Marseille rattrape d’une manière qui rend cette évolution particulièrement lisible. Là où d’autres métropoles ont modernisé progressivement des systèmes déjà structurés, Marseille engage une transformation simultanée de plusieurs couches du système ferroviaire : infrastructure, signalisation, organisation des flux, articulation avec la ville.

C’est en cela qu’elle peut être regardée comme un cas emblématique.

Ce qui distingue, et ce qui reste à prouver

À ce stade, une objection s’impose. Les grands projets ferroviaires en milieu urbain dense — combinant génie civil lourd, exploitation continue et multiplicité d’acteurs — dérivent fréquemment en coûts ou en délais.

Mais tous les projets ne sont pas égaux face au risque. Et sur ce point, plusieurs éléments concrets permettent de considérer que la transformation marseillaise repose sur des bases structurellement plus solides que celles de nombreux projets comparables.

A. Des points d’appui techniques et institutionnels réels

Le premier tient à l’existence d’un précédent local pertinent. La réalisation de la LGV Méditerranée a impliqué, à la fin des années 1990, la construction d’ouvrages souterrains significatifs sous Marseille, dans des conditions géologiques complexes. Ce chantier, sans être exempt de difficultés, a été conduit dans des conditions de maîtrise globalement reconnues. Le contexte actuel diffère, notamment en raison des contraintes liées à l’exploitation d’un réseau existant, mais ce précédent atteste d’une capacité déjà démontrée à intervenir en milieu contraint.

Le deuxième élément relève de la maturité technique. SNCF Réseau dispose d’un retour d’expérience ancien sur les systèmes de signalisation avancés, notamment via leur déploiement sur lignes à grande vitesse. Leur extension à des lignes classiques denses constitue une étape supplémentaire, mais elle s’inscrit dans une trajectoire technique continue, et non dans une expérimentation isolée. Dans un domaine où l’intégration des systèmes constitue souvent un point de fragilité, cette continuité est un facteur de sécurisation relative.

Le troisième élément tient à l’évolution de la gouvernance. Le projet de Ligne Nouvelle Provence Côte d’Azur (LNPCA) s’appuie sur des mécanismes de suivi des coûts et des risques formalisés, ainsi que sur des ressources de financement en partie dédiées. Ces dispositifs ne suppriment pas les aléas, mais ils traduisent une intégration explicite des enseignements tirés de projets antérieurs, en France comme en Europe.

B. Une architecture de projet qui limite le risque systémique

Au-delà de ces éléments, la spécificité la plus déterminante réside dans la structure même de la transformation engagée.

Contrairement à des projets conçus comme des objets uniques — une gare, un tunnel, un calendrier — la transformation marseillaise repose sur une série de chantiers interdépendants mais non indissociables : reconfiguration du nœud, modernisation de la signalisation, développement des haltes, recomposition des emprises, montée en puissance des services métropolitains.

Cette modularité ne réduit pas le risque de dérive à l’échelle de chaque opération. En revanche, elle modifie profondément la nature du risque global. Elle rend moins probable un scénario dans lequel la défaillance d’un élément central bloquerait l’ensemble du système. Elle permet également des mises en service progressives, susceptibles de produire des effets tangibles avant l’achèvement complet du programme.

Dans un contexte où la complexité rend les trajectoires parfaitement linéaires peu plausibles, cette capacité à avancer par étapes constitue un avantage structurel.

C. Ce qui reste à démontrer

Ces points d’appui ne doivent pas être surinterprétés. Les incertitudes demeurent importantes.

Le financement des phases les plus structurantes reste à consolider dans le temps long. La gouvernance du SERM Aix-Marseille-Provence, essentielle pour traduire les investissements en amélioration effective du service, est encore en construction. La coordination d’un nombre élevé de chantiers simultanés pose des défis opérationnels significatifs, en matière d’ingénierie, de planification et de maintien de la qualité de service.

Plus fondamentalement, la réussite du projet ne se mesurera pas uniquement à la livraison des infrastructures, mais à leur appropriation par les usagers : fréquence réelle des trains, régularité, lisibilité de l’offre. C’est sur ce terrain que se joue, in fine, la transformation.

Il serait excessif de conclure que Marseille évitera avec certitude les retards ou les surcoûts inhérents à ce type de chantier. Les facteurs de risque restent présents.

En revanche, il est raisonnable d’affirmer que le projet marseillais bénéficie aujourd’hui de trois atouts structurels clairement identifiables : une expérience technique accumulée, une gouvernance plus formalisée, et une architecture modulaire qui réduit le risque d’échec global.

Ce n’est pas une garantie de réussite. C’est une base plus robuste que celle dont disposaient de nombreux projets comparables au moment de leur lancement.

A l'Horizon 2030 ?

Parler de Marseille comme d’une « capitale européenne du ferroviaire » n’entend pas un classement ou un statut acquis.  Les chantiers sont engagés, les financements partiellement sécurisés, les calendriers encore ouverts. Le risque de dérive existe, comme partout ailleurs en Europe.

Mais ce n’est peut-être pas la bonne question. Ce qui se joue à Marseille n’est pas l’accession à un titre, mais une dynamique forte.

D’ici à la fin de la décennie, une part significative des transformations engagées aujourd’hui pourrait devenir perceptible : augmentation des fréquences, amélioration de la régularité, premières mises en service structurantes, déploiement des systèmes de signalisation. Autrement dit, le passage d’un projet à une expérience vécue.

C’est sans doute autour de 2030 que ce basculement pourra être observé. La transformation complète du système s’inscrit dans un horizon plus long, mais la nouvelle décennie pourrait être le point à partir duquel elle devient irréversible et documentable.

Dans ce mouvement, Marseille occupe une position singulière,  parce qu’elle rattrape en reconstruisant simultanément plusieurs couches d’un système longtemps sous-investi. Cette simultanéité, avec ses risques, rend la transformation plus lisible que dans des contextes où elle s’est opérée progressivement.

Revenir au paradoxe initial permet d’en mesurer la portée. La ville qui, pendant des décennies, a accumulé retards et contraintes, pourrait devenir un cas d’école non pas de réussite parfaite, mais de transition systémique. Non pas un modèle figé, mais une démonstration en cours.

La question n’est plus « qui dispose du meilleur réseau » mais « à partir de quand une transformation devient-elle suffisamment tangible pour changer la perception d’une ville et, au-delà, ce que l’on attend du ferroviaire en Europe » ?