La crédibilité comme actif stratégique?
L’actualité de ces dernières semaines met en avant un mot : crédibilité.
- Financière d’abord, avec des projets comme Bordeaux–Toulouse ou Québec–Toronto qui posent moins la question du financement que celle des hypothèses de trafic, de risque et d’énergie sous-jacentes.
- Technique ensuite : la modernisation éclair en Chine, l’accélération du Lyon–Turin ou les contrats intégrés au Danemark montrent que la performance repose sur une ingénierie systémique et une maîtrise du cycle de vie.
- Opérationnelle et sécuritaire aussi : les accidents en Espagne rappellent que la robustesse d’un réseau se joue sur ses maillons faibles, et que la transparence devient un impératif stratégique.
- Industrielle enfin : du fret en Asie centrale aux corridors algériens, le rail redevient outil géoéconomique, tandis que certaines filières européennes restent fragiles faute de commandes structurantes.
Alors que la demande progresse, la ponctualité s’améliore, mais le renouvellement des réseaux demeure insuffisant pour inverser leur vieillissement. Pour les dirigeants, l’enjeu est-il de prouver que le rail peut être piloté comme un système intégré — financement, énergie, infrastructure, industrie — cohérent et durable ?
Image (c) Ian Deng
L'actu de ce numéro
Dossiers
- Décision « pertinente » ou « choix politique irresponsable »? Faute d’argent, l’Etat veut que le privé finance la nouvelle ligne de TGV entre Bordeaux et Toulouse, les opposants jugent que c’est cher et pas rentable. Le gouvernement envisage un partenariat public-privé pour financer la future LGV Bordeaux-Toulouse-Dax (14,3 Md€), sur le modèle de la ligne Tours-Bordeaux exploitée par Lisea (Vinci), afin d’alléger la charge budgétaire et garantir délais et coûts. Ses opposants dénoncent un surcoût estimé à plus de 7 Md€, un risque de hausse des péages et des billets, et une forme de privatisation du réseau, tandis que la viabilité du modèle dépendrait du trafic et de l’arrivée de nouveaux opérateurs.
- Croissance du marché ferroviaire français confirmée. En 2024, le marché confirme une fréquentation record, une offre accrue grâce à la concurrence et une amélioration générale de la ponctualité, soutenue par des outils de suivi dédiés. Cependant, malgré une hausse des renouvellements sur lignes classiques, les investissements restent insuffisants pour enrayer le vieillissement du réseau, dont une part croissante des voies atteint sa durée de vie théorique.
Espagne : après les accidents, Pedro Sánchez promet justice et défend un système ferroviaire « sûr ». Pedro Sánchez a promis que l’État ferait toute la lumière et rendrait justice si nécessaire après les deux accidents ferroviaires de janvier ayant fait 47 morts, tout en défendant un réseau « sûr » malgré des marges d’amélioration. Face aux critiques de l’opposition et à la grève des cheminots, le gouvernement s’engage à investir 1,8 milliard d’euros dans la maintenance, créer 3 650 emplois et renforcer la sécurité ferroviaire. Le trafic des TGV a repris.
L’international
- L’enquête sur l’accident ferroviaire en Espagne remet en cause la crédibilité du gouvernement. Elle remet en cause l’affirmation initiale du gouvernement excluant un défaut d’infrastructure, après la découverte possible d’une fissure et d’un joint sensible entre rails ancien et neuf. Dans un contexte de scandales de corruption touchant le ministère des Transports et l’ADIF, l’affaire ravive le précédent d’Angrois (2013) et les critiques sur l’indépendance des enquêtes, la transparence et le respect des règles européennes de sécurité ferroviaire. Voir aussi : Accidents de trains en Espagne : accord entre gouvernement et conducteurs de train pour améliorer la sécurité et En Espagne, l’entretien des voies ferrées sous surveillance après les accidents d’Adamuz et de Gelida.
- (Monaco) Mobilité : dix-sept mesures du Conseil national étudiées par le gouvernement. Lors de l’examen du budget primitif 2026 le 18 décembre 2025, Céline Caron-Dagioni a indiqué que sur 55 propositions relatives à la mobilité, 30 sont mises en œuvre ou en cours, 17 nouvelles sont à l’étude et 8 ne peuvent être appliquées pour des raisons réglementaires ou techniques.
- Ukraine: après le secteur énergétique, la Russie s’attaque aux infrastructures ferroviaires. Volodymyr Zelensky accuse la Russie de cibler désormais les infrastructures logistiques, notamment ferroviaires, jusque-là relativement préservées. Les attaques de drones, visant trains civils, voies et installations électriques, ont fait plusieurs morts, perturbé la circulation et conduit la compagnie nationale Ukrzalisnytsia à dissimuler certains itinéraires pour limiter les risques.
- En 9 heures seulement, la Chine transforme un trajet de 7 heures en 1 h 30 grâce à une nouvelle ligne. À Longyan (Fujian), plus de 1 500 ouvriers ont réalisé en moins de neuf heures une opération de raccordement ferroviaire complexe pour intégrer la ligne Nanping–Longyan, réduisant un trajet de sept heures à 90 minutes. Cette performance repose sur une planification minutieuse en amont et une coordination simultanée des travaux sur un nœud stratégique, permettant la modernisation sans perturber durablement le trafic.
- L’Algérie inaugure une ligne ferroviaire de 1000 km entre la mine de Gara Djebilet et Béchar. Le président Abdelmadjid Tebboune a inauguré la ligne reliant la mine de fer de Gara Djebilet à Béchar, destinée à acheminer vers Oran un gisement estimé à 3,5 milliards de tonnes. Financé par l’État et construit en 20 mois, le projet vise à produire 50 millions de tonnes par an, malgré une forte teneur en phosphore nécessitant traitement, afin de réduire les importations et diversifier une économie encore dépendante des hydrocarbures.
- L’Algérie obtient un prêt de plus de 3 milliards $ pour un corridor ferroviaire stratégique vers le Sahara. L’Algérie accélère le développement ferroviaire avec un financement de plus de 3 milliards USD de la BAD pour l’extension du réseau vers El Meniaa et Ghardaïa, première étape du corridor transsaharien destiné à relier Alger à Tamanrasset et au Niger sur 2 000 km. Ce projet vise à désenclaver le Sud, faciliter le fret,, et s’inscrit dans l’objectif national de doubler le réseau à 10 000 km d’ici 2030, avec des trains de marchandises circulant jusqu’à 220 km/h.
- Le Ghana se dote d’un nouveau programme ferroviaire pour réduire la pression sur son réseau routier. Face à la saturation routière, le Ghana lance le Ghana Railway Master Plan 2026 pour repositionner le rail via des partenariats public-privé, développer le fret minier et agricole et relier les principales villes afin de réduire coûts logistiques et congestions. Ce plan intervient après des initiatives peu abouties, soulignant les défis financiers et institutionnels persistants.
- (Canada) La ligne ferroviaire à grande vitesse sollicitera fortement les réseaux énergétiques. Le projet de train à grande vitesse Québec–Toronto, avec 72 trains quotidiens sur 1 000 km à 300 km/h. La première phase entre Ottawa et Montréal, prévue pour 2029-2030, sera réalisée sous un partenariat public-privé. Il nécessitera une planification énergétique dès maintenant, en raison des énormes quantités d’électricité requises pour alimenter les voies dédiées.
- « Objectif: construire un métro européen à grande vitesse »: l’Italie dépense sans compter pour le train, Trenitalia s’offre en tout 74 nouveaux TGV pour 2 milliards d’euros. Trenitalia commande 74 nouveaux Frecciarossa à Hitachi pour 2 Md€, s’ajoutant à 36 déjà achetés, afin d’étendre son réseau à grande vitesse interopérable sur sept pays européens et soutenir ses ambitions paneuropéennes. De son côté, SNCF Voyageurs porte à 160 le nombre de TGV M commandés à Alstom pour doubler ses passagers en Europe d’ici dix ans.
- Allemagne-Pologne : La coopération ferroviaire transfrontalière renforcée. La Pologne et l’Allemagne ont signé le 16 février 2026 un accord pour moderniser et étendre leurs liaisons ferroviaires transfrontalières, afin d’augmenter l’offre voyageurs et fret et de réduire les temps de trajet sur plusieurs axes majeurs. Les deux pays étudieront aussi des projets de trains à grande vitesse sur des corridors européens stratégiques, alors que le trafic ferroviaire bilatéral a dépassé 1,2 million de passagers en 2025.
- Lancement d’une liaison ferroviaire intermodale Ukraine-UE via la Hongrie. Le nouveau service via la Hongrie, lancé par EWG et UZ Cargo Poland, permet le transport de semi-remorques préhensibles et non préhensibles, avec une capacité de 42 unités par train vers notamment l’Allemagne et les Pays-Bas. Présenté comme plus prévisible et jusqu’à 70-80 % moins émetteur de CO₂ que la route, le service fonctionne à la demande et pourrait être étendu selon l’évolution du marché.
Régions
- SNCF : 130 millions d’euros investis en 2026 pour la ligne Dijon-Paris. En 2026, la ligne bénéficiera de plus de 130 millions d’euros d’investissements dans le cadre d’un plan régional d’un milliard sur trois ans, incluant régénération de voies, renouvellements ciblés et digitalisation de la signalisation, sans interruption majeure du trafic. Ce programme vise à renforcer fiabilité et performance d’un axe stratégique, tout en soutenant l’économie locale via la mobilisation d’entreprises régionales et près de 100 recrutements prévus.
- Jean Castex et Christelle Morançais à Savenay : 16 M€ pour fiabiliser la ligne Nantes-Saint-Nazaire. La présidente de la Région Pays de la Loire a reçu le PDG de la SNCF pour évaluer la ligne Nantes-Savenay, confrontée à des retards et une dégradation du service, en concertation avec les élus locaux. La SNCF a présenté un plan d’action de 16 M€ (2026-2030) axé sur maintenance, modernisation, optimisation des installations et gestion de l’environnement, avec un suivi direct pour améliorer régularité et qualité de service.
- (Bourgogne Franche-Comté) Ferroviaire : « 2025 un grand cru, 2026 un futur millésime ». En 2025, le réseau ferroviaire de BFC a atteint un niveau d’activité record (plus de 200 000 circulations, +4 %) avec 92,6 % de régularité, soutenu par 300 M€ d’investissements, et prévoit près d’1 Md€ supplémentaires entre 2026 et 2028 pour moderniser infrastructures et gares. L’année 2026 marquera aussi l’ouverture à la concurrence des TER avec une hausse de l’offre de 34 %, dans un contexte de réforme du financement et de rattrapage d’un déficit d’investissement accumulé.
- Obstacles sur les voies, LNPN, étoile de Rouen : Jean Castex à Yvetot pour évoquer les dossiers du rail normand. En visite à Yvetot, Jean Castex a évoqué les principaux enjeux du rail normand, notamment les retards causés par la prolifération des sangliers et les mesures mises en place comme grillages et dispositifs d’effarouchement. Il a également abordé les dossiers structurants, dont la LNPN toujours en discussion et l’ouverture à la concurrence du futur SERM de Rouen, pour lequel quatre candidatures sont en lice.
- Lyon-Turin : « Ce sont les retards qui coûtent cher ». Le chantier a franchi un cap avec 20 km de galeries creusés (plus d’un quart du total), l’arrivée de tunneliers permettant d’accélérer fortement l’avancement, tandis que les critiques sur un dérapage budgétaire sont relativisées en raison de l’évolution du projet à deux tubes et des retards accumulés.
Entreprises
- La SNCF s’associe à la start-up suisse Sun-Ways pour expérimenter la solarisation entre les rails. Le partenariat porte sur un pilote de centrale solaire amovible installé sur 100 mètres de voie en exploitation à Buttes (Suisse), comprenant 48 panneaux (18 kWc) pour une production annuelle estimée à 16 000 kWh. Jusqu’en 2028, des tests techniques et opérationnels évalueront la compatibilité de cette technologie avec les exigences ferroviaires, afin d’apprécier la pertinence d’un éventuel déploiement sur le réseau français.
- La SNCF va rénover un tiers de ses TGV. Elle investira 600 M€ pour rénover 104 TGV (81 rames à un niveau et 23 Duplex) d’ici 2027 afin de prolonger leur durée de vie jusqu’à 40-50 ans, moderniser l’aménagement intérieur et augmenter la capacité des Duplex à 550 sièges. Parallèlement, les premiers TGV M, commandés à 100 exemplaires pour 3,5 Md€, entreront en service en juillet 2026 avec deux ans de retard, principalement sur l’axe Paris-Lyon-Marseille.
- Rénovation du réseau : 100 millions de plus en 2026. En 2026, SNCF Réseau consacrera 3,4 milliards d’euros à la régénération du réseau, soit 100 millions de plus qu’en 2025, avec une trajectoire visant 4,5 milliards annuels d’ici deux ans. Toutefois, le financement à long terme reste à sécuriser, ce niveau d’investissement étant jugé nécessaire pour freiner le vieillissement du réseau sans encore permettre son rajeunissement complet.
- CMA CGM finalise l’acquisition de l’opérateur britannique de fret ferroviaire Freightliner. L’acquisition des activités intermodales de Freightliner Ltd inclut 10 terminaux, 1,4 million de sillons, près de 2 000 wagons et une importante flotte de locomotives électriques. Les activités non incluses (Heavy Haul Rail et entités européennes) restent indépendantes, cette opération s’inscrivant dans la stratégie de CMA CGM de renforcer ses capacités logistiques ferroviaires et intermodales en Europe.
- Siemens remporte un contrat ferroviaire de trois milliards d’euros au Danemark. Siemens Mobility et Stadler ont remporté un contrat de 3 milliards d’euros avec DSB pour fournir et maintenir 226 trains express automatisés à Copenhague, avec une option de 100 rames supplémentaires. Siemens assurera les systèmes électriques et la maintenance sur 30 ans, tandis que Stadler fournira les caisses et l’aménagement intérieur ; les premières rames circuleront en 2032 avec des livraisons jusqu’en 2040.
- Projet de réhabilitation ferroviaire en Syrie avec la Banque mondiale. Le ministre syrien des Transports a discuté avec la Banque mondiale de la réhabilitation du réseau ferroviaire et des opportunités de coopération technique et d’investissement pour soutenir les projets clés de transport en Syrie. La réunion a porté sur des lignes stratégiques, avec études et planification visant à moderniser les infrastructures et soutenir la relance économique.
- Stadler reçoit une commande pour 35 locomotives de fret en Turquie. Stadler Rail fournira 35 locomotives diesel-électriques EURO4001 à TCDD Tamaclk pour le fret de marchandises sur lignes non électrifiées et pentes raides, incluant pièces, outils et trois ans de maintenance, depuis son usine de Valence (Espagne). Cette commande s’inscrit dans la modernisation du parc turc, alors que le marché du fret ferroviaire se libéralise et que le gouvernement investit pour faire de la Turquie une plaque tournante logistique internationale.
- L’inquiétude des salariés de Valdunes à Trith-Saint-Léger malgré un nouveau contrat à 3,6 millions d’euros. Les usines Valdunes, détenues par Europlasma, ont signé un contrat de 3,6 M€ avec Metro-North Railroad pour produire 2 300 roues sur trois ans, soit environ 80 roues par mois, dans un contexte de manque de commandes. Syndicats et élus jugent cette commande insuffisante, dénoncent l’absence de soutien de grands clients français et s’inquiètent du financement public promis, encore incomplet.
- Arta Rail renforce le fret ferroviaire et la logistique multimodale en Asie centrale. L’Asie centrale s’impose comme un corridor stratégique entre le Moyen-Orient, la CEI et les marchés internationaux, où le fret ferroviaire gagne en importance pour sa fiabilité, sa stabilité des coûts et son adéquation aux échanges transfrontaliers. Arta Rail y renforce son positionnement en proposant des solutions ferroviaires et multimodales intégrées, combinant expertise réglementaire, coordination régionale et services logistiques adaptés aux flux internationaux.
Et aussi…
- SNCB, 100 ans au cœur de la Belgique – Épisode 2 : du réseau le plus dense du monde à la grande vitesse (1926-1990). Fascinant historique de cette société nationale.
- Grande-Bretagne. Le train expo du bicentenaire prolonge sa tournée. Pour célébrer les 200 ans de la première ligne ferroviaire Stockton–Darlington inaugurée en 1825, de nombreux événements ont été organisés en 2025 à travers la Grande-Bretagne. Le train-exposition itinérant « Inspirations 200 », conçu avec le Musée national des chemins de fer de York, retrace deux siècles d’innovations ferroviaires et a déjà attiré plus de 60 000 visiteurs, sa tournée ayant été prolongée.
- Le mois de février a encore connu son lot de tempêtes, en France, ainsi qu’en péninsule ibérique, parmi d’autres pays.