Effet Tunnel
Sous la Manche, sous les Alpes avec le Lyon–Turin, demain peut-être sous la Méditerranée entre l’Espagne et le Maroc, l’Europe creuse des tunnels toujours plus ambitieux pour relier ses territoires et accélérer les flux. Ces ouvrages incarnent une promesse de continuité, de vitesse et d’intégration continentale. Mais que révèlent-ils vraiment de l’état du ferroviaire ? Derrière ces percées spectaculaires apparaissent aussi des signaux plus contrastés : retards industriels, réseaux fragilisés, tensions sur les ressources, défis de maintenance, entreprises performantes, mais elles-mêmes dépendantes d’un système plus large. Le secteur, parallèlement à ses grands projets, accorde-t-il suffisamment d’attention à ses fondations ? Comme pris dans une forme d’effet tunnel, focalisé sur un cap, le rail européen ne risque-t-il pas de concentrer ses efforts sur l’expansion visible sans garantir la robustesse globale ? Les obstacles sont-ils encore dans les reliefs à franchir, ou déjà dans l’organisation du système ? La question n’est peut-être plus seulement de construire davantage, mais de consolider l’existant. Car au bout du tunnel, c’est bien de la fiabilité du réseau que découle le reste.
L'actu de ce numéro
Dossiers
- Collision de deux trains en Espagne : 42 mètres de rails ont été retirés… L’organisme suspecté de négligence à nouveau accusé d’avoir manipulé des preuves. Adif est accusé par la justice d’avoir retiré sans autorisation des portions de rails sur le site de la collision ferroviaire d’Adamuz, impliquant une possible altération de preuves. Déjà mis en cause après un premier retrait de matériel, l’organisme invoque des analyses techniques « non destructives », tandis que certaines demandes d’accès à des éléments d’enquête ont été refusées. Par ailleurs, le Parquet européen enquête sur de possibles fraudes liées à des fonds européens ayant financé la rénovation de la ligne TGV Madrid–Séville, après l’accident mortel survenu à Adamuz.
- Interview. « La supply chain, insuffisamment mature, est à l’origine de 40 à 50 % des retards de livraisons de trains ». Les dirigeants de CARE Rail alertent sur la faiblesse structurelle de la filière ferroviaire française, jugée insuffisamment organisée et compétitive face à la concurrence internationale, notamment chinoise. Malgré un savoir-faire reconnu et un carnet de commandes élevé, ils pointent une supply chain fragile et appellent à une transformation industrielle inspirée du modèle aéronautique.
L’international
- Réception du premier tunnelier pour creuser la partie italienne du tunnel de base Lyon-Turin. Le tunnelier géant fabriqué par Herrenknecht a été réceptionné pour creuser la partie italienne du futur plus long tunnel ferroviaire du monde (57,5 km), sous la maîtrise d’ouvrage de TELT. Acheminé à Chiomonte, il participera à un chantier déjà avancé (47 km excavés), où jusqu’à sept tunneliers creuseront simultanément la majorité des galeries reliant la France et l’Italie.
- L’Espagne porte à 9,61 millions d’euros son appui au tunnel avec le Maroc après une nouvelle dotation de 1,73 million. Le financement est alloué à Secegsa, afin de poursuivre les études techniques avec le Maroc. Ce projet complexe, confronté à d’importants défis géologiques, entre dans une phase préopérationnelle visant à préciser coûts et faisabilité d’une infrastructure estimée à plusieurs milliards d’euros.
- Collision de deux trains en Espagne : la date de réouverture de la ligne à nouveau reportée… Le tourisme en chute libre en Andalousie, le gouvernement régional réclame des limogeages. La réouverture de la ligne TGV Madrid–Málaga, fermée après un accident meurtrier et un glissement de terrain, est à nouveau reportée par Adif, menaçant la saison touristique andalouse. Avec plus de 300 millions d’euros de pertes estimées, les tensions s’intensifient entre autorités locales et gouvernement autour de la gestion de la crise.
- Une fusion ferroviaire américaine fait réagir à Calgary. Le projet de fusion entre Union Pacific et Norfolk Southern (85 milliards $) suscite de fortes critiques, certains acteurs dénonçant un risque majeur pour la concurrence et une concentration excessive du marché, craignant une hausse des prix et un effet domino de nouvelles fusions. Les partisans mettent en avant des gains d’efficacité et de fluidité logistique.
- Industrie ferroviaire: 52 millions de dirhams d’équipements français importés au Maroc en 2025. ONCF poursuit sa croissance avec un trafic record et s’appuie sur des importations d’équipements ferroviaires français pour moderniser et entretenir son réseau. Ces flux s’inscrivent dans un vaste programme d’investissement de 96 milliards de dirhams d’ici 2030, illustrant une dépendance aux composants importés tout en amorçant une montée en capacité industrielle locale.
- Trois ans après la pire catastrophe de son histoire, le réseau ferroviaire grec reste dans un état alarmant. Le réseau ferroviaire grec reste dégradé, marqué par des défaillances structurelles (sous-investissement, manque de personnel, retards technologiques) malgré quelques réformes engagées. La sécurité et l’exploitation demeurent fragiles, avec un réseau partiellement paralysé et des progrès jugés insuffisants par les professionnels du secteur.
Régions
- Plus de 5 000 signatures pour le retour du TGV Lyria Paris–Lausanne via le Jura. Une pétition franco-suisse dépassant 5 000 signatures réclame le rétablissement de la liaison TGV Lyria Paris–Lausanne supprimée en 2019, jugée essentielle pour les mobilités transfrontalières et l’accessibilité du massif jurassien. Soutenue par de nombreux élus et acteurs locaux, la mobilisation vise désormais 10 000 signatures et prévoit des discussions avec les autorités régionales et la SNCF.
- La gare de Marseille-Saint-Charles, laboratoire de la concurrence ferroviaire en France. A Marseille Saint-Charles, la coexistence de SNCF, Trenitalia et Transdev, entraîne une hausse de l’offre et de la fréquentation. Si les voyageurs bénéficient d’un meilleur service, l’ouverture suscite des tensions sociales et des enjeux d’organisation, notamment pour les salariés et la coordination des systèmes de billetterie.
- Mobilités intelligentes et durables : l’Occitanie signe son premier contrat régional de filière et engage 110 millions d’euros. L’État et l’Occitanie ont lancé un contrat régional pour structurer la filière des mobilités intelligentes et durables, soutenue via France 2030. La feuille de route vise à renforcer l’innovation, la décarbonation et les compétences d’ici 2028, en s’appuyant sur un écosystème industriel et technologique déjà majeur dans la région.
Entreprises
- Alstom associé à un contrat ferroviaire d’environ 200 millions d’euros en Suède. Alstom prolonge son partenariat avec Statens Järnvägar pour la maintenance des trains Västtågen en Suède, dans le cadre d’un nouveau contrat d’exploitation attribué par Västtrafik. Ce contrat, d’une valeur proche de 200 millions d’euros, vise à assurer sécurité, fiabilité et qualité du service ferroviaire régional.
- Au total, Alstom a signé plus de deux milliards d’euros de commandes en quelques jours: 380M€ avec ScotRail et Beacon (maintenance et rénovation), 800M€ en Ontario (exploitation et maintenance de flotte), 380M€ avec l’aéroport de Houston (navettes de liaison), 1,03Md€ au Portugal (la plus grosse commande de trains de l’histoire du pays).
- Exclusif. La livraison des TGV M pourrait être de nouveau reportée. Le nouveau TGV M pourrait voir sa mise en service encore retardée, en raison de problèmes de fiabilité du système de contrôle, repoussant une livraison envisagée à mi-août. Ce programme, déjà en retard de plus de trois ans pour SNCF Voyageurs, oblige l’opérateur à prolonger l’utilisation de trains plus anciens face à la demande croissante.
- Stadler Rail a doublé son bénéfice l’an dernier. Plus de 100 millions de francs, malgré un contexte défavorable, grâce à une hausse du chiffre d’affaires et une amélioration au second semestre. Avec un carnet de commandes record et des perspectives supérieures à 5 milliards de chiffre d’affaires, le groupe anticipe une nouvelle progression en 2026 et prévoit d’augmenter son dividende.
- TER en France, trams en Australie, bus aux Etats-Unis… Transdev se félicite de ses succès en 2025 avec un bénéfice qui double sur un an. Chiffre d’affaires en hausse, et bénéfices de 96M€, portés par de nouveaux contrats et le lancement de la première ligne ferroviaire régionale privée en France. Soutenu par une forte dynamique internationale et un actionnariat majoritaire du groupe allemand Rethmann, l’opérateur confirme sa croissance sur plusieurs marchés clés.
- Le Français Bouygues accroît ses prises de commandes ferroviaires au Maroc et porte son bénéfice net à 1,138 milliard d’euros en 2025. Les résultats sont portés notamment par l’activité ferroviaire de sa filiale Colas Rail, avec des contrats majeurs au Maroc, dont la LGV Kénitra–Marrakech. Le groupe enregistre une forte croissance des commandes dans le rail, un bénéfice en hausse et une trésorerie record, confirmant la contribution stratégique de projets internationaux.
- 80 millions d’euros investis et 100 emplois créés : Trenitalia va construire en Île-de-France un site de maintenance pour ses trains à grande vitesse. Ce site, construit à Maisons-Alfort, en partenariat avec SNCF Réseau, sera exploité via un bail de 35 ans conclu par FS Italiane, et permettra la création d’environ 100 emplois.
- Deutsche Bahn: perte nette aggravée en 2025 et trains toujours plus en retard. DB a enregistré une perte nette accrue à 2,3 milliards d’euros, avec une ponctualité historiquement basse, pénalisée par de vastes travaux de modernisation du réseau vieillissant. Malgré une amélioration du chiffre d’affaires et une réduction de la dette, l’entreprise anticipe des perturbations durables liées à un plan de rénovation massif étalé sur une décennie.
- « Stuttgart 21 » : fiasco ferroviaire à 11 milliards d’euros. L’ambitieux projet Stuttgart 21, lancé en 2010 pour une ouverture en 2019, est désormais reporté au-delà de 2030 avec un coût passé de 5 à plus de 11 milliards d’euros. Ce chantier emblématique en Allemagne, marqué par retards, perturbations et surcoûts, occasionne retards et grogne.
- Le tunnel sous la Manche veut ravir des parts de marché vers l’Allemagne et la Suisse. L’ouverture à la concurrence du Tunnel sous la Manche après 2030 (Trenitalia ou Virgin), devrait accroître fortement l’offre ferroviaire et concurrencer l’avion en Europe. De nouvelles liaisons à grande vitesse (Londres–Cologne, Londres–Genève) visent à stimuler le trafic et faire du tunnel un axe structurant européen.
Et aussi…
- Un dispositif va faire disparaitre les feux de nos voies ferrées. SNCF Réseau déploie progressivement le système européen European Rail Traffic Management System (ERTMS), permettant de contrôler en temps réel la vitesse et la position des trains et de réduire, voire supprimer, les feux de signalisation au sol. Déjà installé sur 1 100 km, il sera étendu notamment sur l’axe Paris-Lyon d’ici 2026, avec un potentiel de +25 % de trafic, sous réserve d’adaptation des trains d’opérateurs comme SNCF Voyageurs et Trenitalia.
- Bataillon multinational de l’OTAN en Roumanie : manœuvres logistiques ferroviaires d’ampleur. Un train militaire français a acheminé en Roumanie, sur plus de 2 000 km, des véhicules, munitions et équipements pour soutenir les forces déployées à Cincu. Cette opération illustre le rôle stratégique du rail dans la mobilité militaire et l’engagement de la France au sein de l’OTAN sur le flanc Est de l’Europe.
- Sean Penn reçoit un «Oscar»… de la compagnie ukrainienne des chemins de fer. L’acteur Sean Penn a reçu un « Oscar » symbolique fabriqué à partir d’un wagon ferroviaire endommagé, offert par Ukrzaliznytsia. Soutien de longue date de Volodymyr Zelensky, il a manqué la cérémonie des Oscars (à laquelle il a reçu un prix) pour se rendre sur place, dans un contexte de guerre marquée par des frappes visant les infrastructures ferroviaires. (voir: Les trains ukrainiens, nouvelles cibles de la Russie)
- Des réseaux criminels ciblent les travaux du réseau ferroviaire espagnol : comment la Catalogne se retrouve au cœur du trafic de vol de câble en cuivre. En Espagne, notamment en Catalogne, des réseaux criminels organisés multiplient les vols de câbles en cuivre sur les chantiers ferroviaires gérés par Adif, provoquant incidents, violences et perturbations du trafic. Les autorités déploient un plan de prévention (drones, caméras, contrôles) pour sécuriser les infrastructures et limiter les impacts sur les travaux et la circulation.
- Au lieu d’abandonner ses vieilles locomotives, la Namibie va mélanger diesel et hydrogène. La Namibie teste une locomotive convertie fonctionnant au diesel et à l’hydrogène vert, développée avec CMB.TECH et TransNamib, afin de décarboner son réseau à moindre coût.Le prototype sera évalué sur plus de 400 km entre Walvis Bay et Windhoek pour mesurer la viabilité de cette technologie dans des conditions extrêmes et sur du matériel existant.
- Le trafic ferroviaire de plus en plus gourmand en cailloux. Les CFF et BLS alertent sur un risque de pénurie de ballast, essentiel à la stabilité des voies, dont la consommation augmente avec l’intensification du trafic. Face aux limites d’exploitation des carrières, le secteur explore des solutions comme le recyclage et l’innovation technique pour sécuriser l’approvisionnement à long terme.