Lignes de force
Trois dynamiques structurantes traversent l’actualité ferroviaire du mois d’Avril.
D’abord, la question du financement et du modèle économique s’impose en Europe : entre mur d’investissements, incertitudes sur la concurrence et fragilité des petites lignes, le rail cherche encore son équilibre entre service public et logique de marché.
Ensuite, le ferroviaire s’affirme comme un outil géopolitique et logistique majeur : de la Chine en Afrique à la Turquie au Bosphore, en passant par les corridors européens ou le canal Seine-Nord, il devient un levier de souveraineté et de sécurisation des chaînes d’approvisionnement.
Enfin, le secteur entre dans une phase d’intensification industrielle et concurrentielle, marquée par l’arrivée de nouveaux opérateurs, les tensions d’accès au réseau, et la montée en puissance des industriels autour du digital, de l’hydrogène ou de la grande vitesse.
Au croisement de ces enjeux, une certitude émerge : le rail n’est plus seulement une politique de mobilité, mais un pilier stratégique des économies contemporaines.
L'actu de ce numéro
Dossiers
- Transports: le Sénat vote le principe d’une programmation pluriannuelle face au mur d’investissements. La loi-cadre portée par Philippe Tabarot vise à instaurer un financement pérenne des transports face à un besoin estimé à 60 Md€ pour le ferroviaire en France, mais reste incomplète sans future loi de programmation. Elle prévoit notamment d’affecter dès 2032 les recettes autoroutières au rail et d’augmenter les moyens de SNCF Réseau, mais subit des critiques sur son manque de garanties immédiates.
- « Continuer à se voiler la face pourrait réserver de très mauvaises surprises »: un rapport sénatorial étrille l’ouverture à la concurrence dans les TGV. Le rapport alerte sur les effets incertains de l’ouverture à la concurrence ferroviaire en France, pouvant à terme faire peser davantage le financement du réseau sur les contribuables et les collectivités. Il souligne un déséquilibre entre SNCF et ses concurrents et appelle à réguler davantage pour préserver l’aménagement du territoire et la viabilité du modèle ferroviaire.
- Martin Sion prend la direction générale d’Alstom et succède à Henri Poupart-Lafarge. L’ancien PDG laisse un groupe devenu n°2 mondial avec forte croissance, carnet de commandes sur dix ans et stratégie renforcée (rachat de Bombardier, présence internationale, services).
Malgré cette solidité, des difficultés d’exécution persistent (retards, pénalités, notamment avec SNCF), et l’augmentation des capacités de production et la réduction des délais constituent le principal défi. - Quand le train ne passe plus, la ligne de vie est rompue. La fermeture ou dégradation des petites lignes ferroviaires en France entraîne des conséquences sociales majeures, comme la perte d’emploi pour des usagers dépendants du train, sur fond de sous-entretien et de réduction progressive du service. Collectifs et élus dénoncent un manque de pilotage de l’État et réclament une reprise en charge par SNCF Réseau pour préserver ces lignes essentielles à l’aménagement du territoire. Voir aussi : Ferroviaire : les « sans-trains » réclament une loi de programmation plus ambitieuse.
- Collision de deux trains en Espagne : « Il n’existe aucun système de détection de rupture de rail… », l’Adif assure que la Guardia Civil a eu une « interprétation erronée » d’un rapport. Après la collision ferroviaire d’Adamuz (46 morts), l’enquête en Espagne est bloquée par des divergences entre Adif et la Guardia Civil sur les causes, notamment une rupture de rail et une possible défaillance des systèmes. Les versions contradictoires, les accusations d’erreurs d’interprétation et de manipulation de preuves empêchent pour l’instant d’établir les responsabilités exactes. Voir aussi : Collision mortelle entre deux trains en Espagne : la voie ferrée s’était cassée la veille de l’accident.
L’international
- Record mondial : la Chine creuse le tunnel sous-marin le plus profond jamais réalisé pour son train à grande vitesse. Le tunnel ferroviaire sous-marin, creusé par le tunnelier Shenjiang-1 sur plus de 4 km dans des conditions géologiques extrêmes, relie Shenzhen et Jiangmen, jusqu’à 113m de profondeur. Ce projet de 116 km, incluant un tunnel de 13,69 km, vise à réduire le trajet à moins d’une heure et à renforcer l’intégration économique de la région de la Grande Baie.
- Ce que cache l’offensive chinoise sur le rail africain. L’Afrique reste faiblement équipée en rail, souvent limité à des corridors miniers, mais voit émerger de nouveaux projets structurants capables de soutenir le développement économique et le désenclavement territorial sur le long terme. La Chine investit massivement dans le rail africain afin de sécuriser l’accès aux ressources stratégiques tout en renforçant son influence économique et géopolitique sur le continent.
- La Banque mondiale investit 2 milliards de dollars dans un projet ferroviaire reliant l’Europe et l’Asie. En levant un goulet d’étranglement majeur du Bosphore, le projet accroît massivement la capacité de fret et consolide l’intégration économique régionale, tout en affirmant l’influence géoéconomique d’Ankara dans les chaînes d’approvisionnement internationales. Il renforce le rôle de la Turquie comme hub logistique entre Europe et Asie et sécurise un corridor clé du commerce eurasiatique.
- Canada. Le TGV suscite autant de soutien que d’opposition, selon un sondage. Au Canada, le projet de TGV d’Alto est majoritairement soutenu (61 %) mais fortement contesté (coût de 60 à 90 Md$, oppositions politiques, agricoles et locales liées aux expropriations). Prévu pour relier Montréal à Ottawa dès 2029-2030, il est largement connu et jugé économiquement pertinent par une majorité, malgré des critiques sur son impact et sa méthodologie de sondage. Voir aussi : Pierre Poilievre demande au gouvernement d’annuler le projet.
- Canal Seine-Nord Europe : 5 milliards pour déconnecter l’Europe de la crise de Suez. La crise du canal de Suez révèle la vulnérabilité logistique européenne et accélère des projets alternatifs comme le canal Seine-Nord Europe, visant à mieux connecter ports et hinterlands via des modes massifiés complémentaires du rail. Dans cette recomposition, le ferroviaire apparaît en filigrane comme maillon clé des corridors multimodaux européens, appelé à renforcer la résilience intérieure face aux chocs maritimes et à accompagner le report modal.
- Alstom livre la première voiture de train de banlieue Multilevel III à NJ Transit, marquant ainsi une étape majeure dans la modernisation de l’un des plus grands réseaux ferroviaires des États-Unis. Alstom livre à NJ Transit la première voiture Multilevel III d’une commande de 374, offrant plus de capacité, confort et vitesse (jusqu’à 180 km/h) pour moderniser le réseau. Ces trains à deux niveaux, produits aux États-Unis, amélioreront fiabilité, ponctualité et flexibilité d’exploitation, avec une flotte entièrement renouvelée prévue d’ici 2031.
- L’ONCF marque une année d’avancées concrètes au service d’une vision stratégique. Au Maroc, l’ONCF progresse rapidement sur la LGV Kénitra–Marrakech (430 km), pilier d’un programme ferroviaire de 96 milliards de dirhams incluant infrastructures, trains et modernisation du réseau, avec un objectif de transformation durable et économique du système ferroviaire.
- Allemagne. Le transport ferroviaire essentiel pour l’économie nationale. En Allemagne, responsables politiques et acteurs du secteur alertent sur un réseau ferroviaire saturé, sous-investi et en perte de ponctualité, appelant à des financements accrus et plus stables pour sa modernisation. Deutsche Bahn et les parties prenantes plaident pour des réformes structurelles (financement pluriannuel, gouvernance, offre) afin d’améliorer la qualité de service et l’attractivité du rail.
- Algérie : un projet ferroviaire de 495 km pour accélérer l’intégration économique des territoires. L’Algérie relance le ferroviaire avec une nouvelle ligne de 495 km (Laghouat–Ghardaïa–El-Meniaa) pour moderniser les transports, atteindre jusqu’à 220 km/h et soutenir les échanges économiques. Ce projet, intégré à un programme de 18 milliards USD, vise le report modal et l’extension du réseau à 15 000 km d’ici 2030, renforçant le rôle stratégique du rail.
- Suisse. Guy Parmelin signe un accord avec la Banque mondiale pour moderniser le réseau ferroviaire ukrainien. Le président suisse Guy Parmelin a signé avec la Banque mondiale un accord pour moderniser le réseau ferroviaire en Ukraine, afin de soutenir la reprise économique. Cet engagement vise à stabiliser les marchés et renforcer la résilience économique.
- Partenariat vert Maroc-UE: trois ans après, le bilan d’une alliance à 7 milliards de dirhams. Le partenariat vert entre le Maroc et UE affiche des avancées concrètes (investissements, projets énergétiques, rapprochement réglementaire) et une dynamique de transformation réelle. Malgré ces progrès, des défis majeurs persistent (stress hydrique, décarbonation industrielle), faisant de ce bilan un succès partiel avec une transition encore inachevée.
- La Finlande et la Suède reliées par train cet été: plus long trajet ferroviaire de l’UE. La liaison transfrontalière ouvrira à l’été, via Tornio–Haparanda, malgré la différence d’écartement des voies, grâce à un hub de correspondance. Elle permettra l’un des plus longs trajets ferroviaires de l’Union européenne et renforcera les alternatives au transport aérien et maritime.
- La Chine lance un train à 400 km/h : pourquoi cette avancée pourrait mettre tout le monde à la traîne. Le TGV CR450 est capable d’atteindre 450 km/h (400 km/h en service), et repose sur des innovations (matériaux allégés, aérodynamique, capteurs, réduction du bruit). Encore en phase de tests, ce prototype vise à dépasser les performances actuelles et renforcer l’avance chinoise dans le ferroviaire à grande vitesse.
- L’UE se félicite des pourparlers Türkiye-Arménie sur la restauration de la connectivité ferroviaire. L’UE salue les discussions entre Arménie et Türkiye pour relancer la liaison ferroviaire Kars–Gyumri, dans un contexte de normalisation des relations. Ce projet est perçu comme un levier de connectivité régionale, de stabilité et d’intégration dans les corridors de transport soutenus par l’UE.
Régions
- Nouvelle-Aquitaine : La SNCF emporte le premier lot ferroviaire de la région ouvert à la concurrence. La Région attribue à SNCF Voyageurs l’exploitation du lot Poitou-Charentes (six lignes) pour 2027-2037 (~1 Md€), après mise en concurrence face à Transdev et Le Train. Le contrat prévoit une hausse de l’offre (+20 % en semaine, +37 % le week-end), des exigences accrues de capacité et qualité, avec pénalités en cas de manquement et recours accru à la maintenance prédictive. Voir aussi: Nouvelles liaisons ferroviaires, nouveaux opérateurs : le point sur l’offre de trains en Nouvelle-Aquitaine.
- L’urgence à réhabiliter la ligne ferroviaire Morlaix/Roscoff. L’APMR défend la réhabilitation de la ligne Morlaix–Roscoff fermée en 2018, présentée comme un investissement stratégique (env. 53 M€) pour l’attractivité, le tourisme et la mobilité durable du territoire. Malgré les critiques sur les coûts et la fréquentation, l’association souligne le potentiel (env. 230 000 voyageurs/an), l’impossibilité de remplacer le train par la route et l’intérêt économique et écologique d’une réouverture.
- LGV Toulouse-Bordeaux : le rapport du COI affirme qu’elle ne sera prête qu’en 2035 et réévalue son coût à la hausse. Le Conseil d’orientation des infrastructures juge la LGV Bordeaux–Toulouse indispensable, mais prévoit un surcoût d’environ +20 % et un report de mise en service à 2035. Ces estimations sont contestées par la Société du Grand Projet du Sud-Ouest.
- Nouvelles rames TER : la Région Auvergne-Rhône-Alpes note déjà une « nette amélioration » du trafic. La AURA renforce son offre ferroviaire avec les trains Regio2n (investissements massifs, nouvelles rames jusqu’en 2027), afin d’absorber la forte hausse du trafic et améliorer les conditions de transport. Ces déploiements ont déjà réduit la surcharge des trains, mais nécessitent des infrastructures adaptées pour accompagner la montée en puissance du réseau.
Entreprises
- «Les délais sont tenus» : la nouvelle compagnie ferroviaire Velvet réceptionne son premier TGV sur le site de l’usine Alstom de La Rochelle. La start-up Velvet, avec Alstom, a présenté sa première rame TGV Avelia à La Rochelle, première d’une commande de 12 trains pour lancer des liaisons entre Paris et la façade atlantique d’ici 2028. Financé à hauteur d’1 Md€, le projet prévoit une montée en puissance progressive sous réserve d’homologation et d’attribution des sillons, avec un objectif d’exploitation complète sur trois lignes en 2029. Voir aussi : La nouvelle compagnie ferroviaire Velvet promet « 10 millions de places supplémentaires » d’ici 2029.
- Il fabrique les Shinkansen au Japon et les Flèches Rouges en Italie: comment l’industriel Hitachi Rail veut « pénétrer le marché français » pour se mesurer au géant Alstom. Hitachi Rail renforce sa présence en France après le rachat de Thales GTS, visant à concurrencer Alstom en misant sur les services digitaux ferroviaires (signalisation, billettique, supervision). Sans usines locales, le groupe privilégie ces activités à forte valeur ajoutée (notamment pour le Grand Paris Express) afin de croître et améliorer sa rentabilité sur le marché français.
- Alstom se consacre au développement de la nouvelle génération de trains aux États-Unis. Alstom renforce fortement sa position aux États-Unis avec des contrats majeurs (grande vitesse Acela, trains de banlieue, aéroports) et des technologies innovantes produites localement. Cette expansion s’appuie sur une industrialisation accrue (usines, emplois) et fait du groupe un acteur clé du renouveau ferroviaire américain.
- Alstom rachète les piles à hydrogène de Cummins. Alstom intègre les activités hydrogène ferroviaire de Cummins pour maîtriser les piles à combustible et renforcer performance, maintenance et développement de ses trains à hydrogène. Cette acquisition vise à soutenir le déploiement d’alternatives au diesel sur les lignes non électrifiées, malgré la concurrence des technologies batteries.
- Alstom va moderniser un tronçon d’un grand corridor ferroviaire européen en Roumanie, permettant ainsi des trajets plus rapides et une augmentation de la capacité. Alstom modernisera 38 km de la ligne Craiova–Filiași en Roumanie (ERTMS niveau 2, GSM-R, électrification), afin d’améliorer capacité, fiabilité et efficacité énergétique. Le projet permettra d’atteindre 160 km/h pour les voyageurs et 120 km/h pour le fret, renforçant l’intégration au corridor ferroviaire européen et la mobilité durable.
- Stadler Rail décroche une commande pour 30 millions au Gornergrat. Stadler Rail fournira quatre trains à crémaillère Polaris à Gornergrat Bahn pour environ 30 millions de francs, avec une livraison prévue en 2028. Cette commande s’inscrit dans un programme d’investissement plus large du groupe BVZ Holding visant à moderniser infrastructures et matériel d’ici 2032.
- Stadler retire son recours contre l’attribution d’une commande à Siemens. Le marché de 3,6 milliards CHF attribué en 2025 par les CFF à Siemens pour jusqu’à 200 rames a donné lieu à un recours de Stadler Rail, finalement retiré faute d’éléments suffisants. Ce différend s’inscrit dans un débat plus large en Suisse sur les appels d’offres publics et la préférence nationale face aux règles internationales.
- La compagnie ferroviaire espagnole Renfe suspend son projet de liaison à grande vitesse entre l’Espagne et Paris. La Renfe se retire faute d’homologation de ses trains, dans un contexte de tensions avec SNCF et d’incertitudes sur l’accès au réseau. Malgré ses lignes existantes vers Lyon et Marseille, la Renfe voit aussi son projet Barcelone–Toulouse suspendu pour les mêmes problèmes d’homologation
Et aussi…
- Le Sénat indexe le tarif des transports en commun sur l’inflation. Le Sénat a adopté l’indexation des tarifs des transports en commun sur l’inflation, avec possibilité pour les collectivités de ne pas l’appliquer, afin de soutenir leur financement. La mesure est contestée pour son risque de hausse des prix et son impact social, tandis que le projet de loi prévoit aussi des évolutions ferroviaires (concurrence, garanties de correspondance).
- Voyager en train vers l’Europe depuis la France est « un cauchemar pour les passagers », selon une association. L’association Réseau Action Climat dénonce les difficultés de voyager en train depuis la France vers l’Europe (peu de directs, correspondances risquées, billets peu accessibles), rendant l’alternative à l’avion peu attractive. Elle appelle les pouvoirs publics et Union européenne à améliorer l’offre, la distribution des billets et les droits des passagers.
- La SNCF arrête de traiter ses traverses en bois avec un produit cancérigène et mise sur les huiles cuivrées. SNCF Réseau abandonne la créosote, substance cancérigène bientôt interdite par l’Union européenne, au profit d’huiles cuivrées pour traiter ses traverses en bois. Ce changement s’accompagne d’investissements industriels et d’une modernisation du site de Bretenoux, permettant de réduire fortement consommation d’énergie et impact environnemental.
- Lancement d’un service de transport ferroviaire « intelligent » pour animaux de compagnie. Les autorités ferroviaires de Chine lancent un service de transport d’animaux à bord des trains à grande vitesse, couvrant 121 gares et 228 trains. China Railway Harbin Group déploie ce service dans certaines gares avec cages intelligentes et séparation stricte afin d’assurer sécurité et confort des passagers et des animaux.
- Découvrir Paris par sa petite ceinture ferroviaire. Les vacances approchent 😉 Un livre propose dix itinéraires le long de la Petite Ceinture de Paris, ancienne ligne ferroviaire de 32 km aujourd’hui partiellement transformée en promenade urbaine. Il met en valeur patrimoine, lieux réhabilités et biodiversité sur 9,1 km accessibles, offrant une nouvelle manière de découvrir Paris.